Czapski et les Pallottins

Les Pallottins – l’Association de l’Apostolat Catholique (lat. Societas Apostolatus Catholici – SAC) est une communauté catholique de pères et de frères fondés par Saint Vincent Pallotti. Les Pallottins Polonais ont commencé leurs activités en France en 1931. En 1937, ils ont ouvert une maison permanente à Amiens en France (malheureusement, ils l’ont perdue pendant la guerre). En 1944, ils fondèrent le mensuel Głos Misjonarza (La voix du Missionner), transformé à partir de 1947 en « Nasza Rodzina » (« Notre Famille »). En 1946, la Régie de la Miséricorde Divine polonaise s’établit en France.
En 2001, les éditons Apostlicium de pères Pallottins à Zabki, près de Varsovie, ont publié les entretiens de Piotr Kłoczowski et Józef Czapski enregistrés en 1989. Ils ont paru dans la collection « Témoins du XXe siècle »  des Éditions du Dialogue. La couverture du livre a été conçue par le Pallotin, le père Witold Urbanowicz. C’est le plus important entretien transcrit au cours duquel l’auteur de «Terre inhumaine » a dévoilé au lecteur sa vie privée, intime, celle qu’il gardait uniquement pour lui, et dont il ne parlait jamais publiquement.
Les Pallottins proches de lui: le père Józef Sadzik, le père Zenon Modzelewski. Les autres prêtres, ce sont ceux qui confessaient le peintre (entre autres le père Jerzy Zawierucha, le père Jerzy Szozda), et célébraient les messes à la Maisons-Laffitte dans la chambre à l’étage. Les ecclésiastiques – présents dans ses lettres, ses mémoires et ses journaux. Le peintre se rendait souvent en visite au siège des Pallottins au 25 rue Surcouf à Paris, il y participait tant aux conversations privées qu’aux entretiens officiels organisés au Centre du Dialogue.

26 août 1980, le mardi Józef Czapski a écrit dans son journal intime:
„La nouvelle (l’information) , que le père Sadzik est mort, subitement chez les Pallottins à Osny.
„C’est une grande absence pour nous tous. Pourquoi? Car nous l’aimions tous pour sa bonté, surhumaine, qu’il avait pour chacun de nous, pour sa présence, non, ce n’est pas ça. Il y avait quelque chose de plus. C’est encore après la mort de Józek, soudainement, comme après la mort de Jerzy , que je me demande pourquoi je suis vivant ? Cette idée, à propos de sa mort, bien que directe, n’est pas bonne du tout?”

Le père Józef Sadzik est né en 1933.  Pallottin, docteur en philosophie, enseignant à «Wyższe Seminarium Duchowne Stowarzyszenia Apostolstwa Katolickiego » (SAC) (Grand Séminaire de l’Association de l’Apostolat Catholique) à Ołtarzew, en France il occupait la fonction du prêtre, il était aussi le fondateur du centre parisien d’Éditions du Dialogue (1966-1980) et du Centre du Dialogue (1973), il était très proche de Józef Czapski et de sa sœur Maria Czapska. Il est mort à 47 ans.
Très probablement, ils se sont rencontrés au moment où les Pallotins se sont rendus en visite au siège parisien de Kultura, au 91 Avenu de Poissy au Mesnil-le-Roi (que les Polonais appelaient la Maisons-Laffitte) – parmi eux il y avait le père Józef Sadzik. La visite de l’ecclésiastique était possible grâce aux contacts qu’il avait entretenus avec Jerzy Giedroyc.
Le 4 mars 1963, le père Sadzik dans la lettre adressée à Jerzy Giedroyc lui demandait un rendez-vous, et déjà le 13 avril il se rendait à la Maisons-Laffitte, où pendant la réception il a rencontré: Zbigniew Brzeziński, Józef Czapski, Maria Czapska (la soeur de Józef Czapski), le couple Hertz. Cette année commence un échange épistolaire entre Giedroyc et le prêtre, qui se trouve aux Archives de l’Institut Littéraire .

Ainsi s’en souvenait le rédacteur principal de « Kultura »:
« Quand ils sont arrivés de Zurich, pour fonder leur maison à Paris, ils nous ont rendu une visite. C’était une visite très agréable, mais on en serait certainement resté là, si ce n’était pas les relations que Zygmunt entretenait avec Sadzik ».
Sur les traces de cette première rencontre officielle il y a des images photographiques de Pâques de l’année 1963 – «Nous avions l’habitude de donner de telle réception deux fois par an, à Pâques et au Nouvel An » – se souvient Zofia Hertz .

Les Pallotins participaient comme invités aux nombreuses réceptions (les déjeuners ou les diners), et plus tard aux visites privées chez les frères et sœurs Czapski. Sur la photographie déjà évoquée, nous pouvons voir le père Józef Sadzik ainsi que le père Piotr Taras, ce dernier – comme le prouvent les documents de l’Institut de la Mémoire Nationale (Instytut Pamięci Narodowej) – était un collaborateur de la SB (Służb Bezpieczeństwa – Police Politique) jusqu’à la fin des années 1970. Il informait la police politique sur les activités du père Sadzik ainsi que sur celles de l’Association de l’Apostolat Catholique (Pallottins). Sur cette même photographie le père Sadzik est assis à côté de Jerzy Giedroyc et Maria Czapska, la piété de cette dernière la détachait des autres habitants de la maison de « Kultura ». Elle était une personne très religieuse et fervente catholique, ce qui irritait parfois Zofia Hertz.

Les nombreuses lettres échangées entre Maria Czapska et le père Sadzik – non publiés à ce jour – prouvent que leurs sujets de discussion étaient variés, et elles concernaient aussi bien le domaine spirituel que le matériel. Au sein de l’équipe de « Kultura » le père Sadzik a entretenu des relations proches et amicales avec Józef Czapski, Zygmunt Hertz et évidemment avec Jerzy Giedroyc. Avec ce dernier, il était aussi lié par les relations éditoriales dans le contexte des Éditons du Dialogue qu’il dirigeait lui-même.

Dans les lettres de Maria Czapska et Józef Czapski adressées au père Sadzik nous retrouvons les traces des questions très intéressantes, qui montre que des poétes, des écrivains ont essayée, par le biais de Czapski, de nouer – aujourd’hui nous les appellerions comme cela – des relations d’affaires avec le père Sadzik, le directeur d’une importante maison d’édition dont les ouvrages arrivaient en Pologne. Je vous en donne un exemple ici:

Czesław Miłosz sollicitait – par la médiation des Czapski – qu’on l’intègre dans le processus «du renouveau de la liturgie», c’est-à-dire dans les traductions en polonais des missels et des œuvres ecclésiales, qui de l’imprimerie des Pallotins devaient partir pour la Pologne.

Maria Czapska a transmis au père Sadzik la lettre de Miłosz qui l’a écrit très probablement à l’attention de Jacek Woźniakowski. En réponse à la lettre de Maria Czapski et à la lettre (jointe) de Miłosz (de 20 février 1970) l’ecclésiastique a écrit:

«Je regrette vraiment que toute cette affaire ne soit sortie que maintenant. Incontestablement, les secrets de la psyché de Miłosz devaient avoir ses raisons. Après tout, Czesław savait bien que depuis quelques années nous nous occupions de l’édition des œuvres liturgiques, il est allé à l’imprimerie et il nous a rendu visite à Paris. Il n’a jamais fait allusion aux traductions.
Entre temps nous avons édité un missel de l’autel, de nombreuses brochures à l’attention des croyants, et maintenant nous imprimons le nouveau cérémonial de la Sainte Messe. La procédure était la suivante: nous avons reçu des textes officiels, approuvés par la Conférence Plénière de l’Episcopat. Il s’agissait en effet de ne pas créer de désordres avec les différentes versions de traduction. Et seulement, un seul texte a été considéré comme valide. Hélas, ce texte n’est pas le meilleur, les théologiens possèdent rarement le don de « la parole », et de plus nous n’avons aucune tradition de la traduction liturgique. Si je savais que Miłosz s’intéressait au renouveau liturgique, j’aurais tenté de convaincre le Primat, avec qui je m’entretenais souvent à propos, soit de la création d’une commission littéraire à l’émigration, soit de laisser les traductions aux soins de Miłosz. En ce moment, je ne sais pas très bien ce que l’on peut encore sauver, car plus de 10 000 missels se trouvent déjà dans les églises polonaises. En effet, la langue polonaise a été déjà introduite dans la liturgie et avec quelle perte pour des millions de personne (littéralement), que cela soit arrivé sans la participation de plus grand poète vivant ».

Czesław Miłosz et Józef Sadzik. Paris 1979, 23 rue Surcouf

Les correspondants partageaient leurs impressions après la lecture des ouvrages. Nous pouvons trouver les opinions sur „Les visions de la baie de San Francisco” de Czesław Miłosz.
De la lettre de l’autrice de «L’Étoile de David» nous apprenons:

« Dostoïevski avoua, que tout la vie le Dieu le fatiguait (la question de Dieu), la même chose arrive peut-être à Miłosz » « … la prière de la venue du Royaume lu avec Pascal ».

De la lettre du père Józef Sadzik:
« Pendant les moments libres, je lis les « Visions ». Il me semble que ce livre passionnant dans le fond est une recherche d’une phrase. Il s’agit de tourner autour du même. C’est la poursuite de l’impossible. Chaque page des « Visions » est remplie d’une charge métaphysique. J’ai l’impression qu’en quelque sorte Miłosz se place fondamentalement de côté du sens et je voudrais voir dans son livre une contestation de nihilisme ».
L’ecclésiastique a éveillé le futur prix Nobel à la traduction des livres sacrés, entre autres celui de Job. Au 25 rue de Surcouf à Paris, dans la chambre du prêtre, le poète menait des discussions très personnelles à propos des profonds problèmes humains. Leur trace se trouve dans la correspondance réservée à l’archive de Czesław Miłosz à la bibliothèque Beinecke de livres rares et de manuscrit à l’Université de Yale aux USA . Le dialogue entre le poète et le prêtre, enregistré et transcrit, a été retrouvé par le père Marek Wittbrot et a été publié pour la première fois sur les pages du périodique en ligne Recogito.

Revenons aux relations de Józefa Czapski avec les Pallotins.

Pendant la période de 1963 à 1980 il rencontrait et discutait le plus souvent avec le père Sadzik. Il est important de rappeler ici qu’entre 1957 et 1962 le père Sadzik avait étudié la philosophie à Fribourg et à Munich. En 1962 il a soutenu, en français, une thèse de doctorat en philosophie intitulée  «  Esthétique de Martin Heidegger », qui était l’une des premières de ce genre. Comme nous apprenons de ses lettres écrites à sa mère, Aniela Sadzik, avant de rejoindre le séminaire il voulait étudier à l’Académie des Beaux-Arts de Cracovie ou à l’Université Jagellon à la Faculté de théologie. En 1950,  il a passé les examens d’entrée  à l’université, mais n’a pas commencé ses études de philosophie , car il a décidé de rejoindre le noviciat de Pallottins à Ząbkowice Śląskie. Dans les archives du séminaire d’Ołtarzew ont été conservés les numéros du journal du séminaire, qui ont été rédigés par le jeune candidat à la prêtrise, où il est possible aussi de trouver ses dessins. Dans ses lettres à sa mère, il révèle qu’il crée les couvertures des livres et qu’il prépare les décorations pour les représentations du théâtre. Grâce à l’effort du père Mark Wittbrot les poèmes du père Sadzik ont été publiés en France.

Je l’évoque ici pour montrer que le père possédait une « âme d’artiste » et que cela amplifiait certainement sa sensibilité esthétique. Il souhaitait que l’église, le lieu de la liturgie, soit ouverte à la vision des artistes, qui lui étaient contemporains, et qu’elle devienne ainsi le lieu du dialogue. Quand, dans les années 70 de XXe siècle, il commença à construire une salle au 25 rue Surcouf, il demanda aux artistes polonais de Paris – qui souvent dialoguaient avec les pères Pallottins – de réaliser des œuvres qui devaient intégrer l’espace en construction.
Ainsi est né l’espace du Centre du Dialogue, 25 rue Surcouf, dans le septième arrondissement de Paris. En plein centre de Paris, près de la place des Invalides, près de la Tour Eiffel, dans un immeuble discret, a été préservé le vitrail – pour un passant aguerri il est visible de côté de la rue, même s’il n’est pas mis en valeur par une illumination adaptée – de l’Apocalypse de Jan Lebenstein.

Vitrail. Apocalypse (Jan Lebenstein), le détail. 23 rue Surcouf, Paris

Ici, au temps du père Sadzik, les murs étaient remplis des œuvres suivantes: Herbier (Tête de Christ) d’Alina Szapocznikow, peintures de Józef Czapski et Jan Lebenstien … Dans une salle qui, le cas échéant, devint une chapelle, l’ecclésiastique organisa des discussions auxquelles participèrent aussi bien les Polonais résidant en France que ceux qui ont réussi à obtenir un passeport auprès des autorités polonaises et qui pouvait ainsi partir pour un moment à l’Ouest de l’autre côte du rideau de fer.
La vie de l’émigration de l’époque s’organisait autour de deux importants foyers: la maison parisienne de Kultura (où vivaient notamment Czapski et sa sœur) et le Centre du Dialogue.

Czesław Miłosz a écrit dans l’Année du chasseur:
„Les années de mon absence à Paris, et tout de même de ma présence. Il me semble, que si dans les années cinquante je restais encore très fortement ancré dans « le milieu » de Varsovie ou celui de Cracovie, alors ensuite je devenais de plus en plus habitué à celui de Paris, entre la rue Surcouf, c’est-à-dire les Éditions du Dialogue, et la rue des Ecouffes, c’est-à-dire l’atelier de Jan Lebenstein, et la Maison – Laffitte, c’est-à-dire „Kultura”, en correspondant, en y séjournant au moins une fois par an. […] Peut-être la plus intime depuis le début, depuis le « premier regard », était la rencontre de Józef Sadzik. Son influence pouvait avoir ici la lucidité que j’ai devant moi un prêtre exceptionnel. La théorie de « cristallisation » de Stendhal ne s’applique pas seulement au cas de l’amour, mais aussi à celui de l’amitié.»

Krzysztof Pomian a défini ainsi ce qui se passait rue Surcouf:
« Le père Sadzik a créé […] un lieu pour des gens avec des passés différents. Des gens possédant des origines idéologiques différentes. Des gens aux opinions variées. Le lieu où la vieille émigration rencontrait la nouvelle. Où les réfugiés politiques discutaient avec des Polonais demeurant le plus souvent à Paris. Où les catholiques rencontraient les non croyants, où les gens de droite rencontraient ceux de gauche. Le lieu où les différences s’extériorisaient. Grâce à quoi, c’était le lieu où les appréhensions disparaissaient.»

En dehors de l’organisation de rencontres au Centre du Dialogue, le père Sadzik dirigeait une maison d’édition, qui à part la préparation de la traduction en langue polonaise de la Sainte Bible et de Missel (c’était après le Second Concile du Vatican) s’occupait de l’édition des livres consacrés à la théologie. Pendant une certaine période, les nombreux écrivains qui voulaiient  émigrer éditaient leurs livres aux éditions des Pallotins. Józef Czapski dans le journal notait les rencontres avec Sadzik, en les inscrivant à l’ordre du jour. Il avait aussi pour l’habitude de noter le fait de lui écrire une lettre. Quelques registres concernent aussi la santé de l’ecclésiastique. En ressortent une préoccupation et une inquiétude à propos de la santé du prêtre. Il y mentionne (déjà évoquée ici) la douloureuse nouvelle de la mort subite du prêtre. Dans le journal nous pouvons trouver aussi les textes (collés sur les pages) écrits par le père Sadzik, et publiés dans „Tygodnik Powszechny” ou les „Wiadomości” de Londres.

Ils n’habitaient pas très loin les uns des autres (Paris – Maisons-Laffitte) et ils se voyaient souvent pour discuter. C’est pour cette raison qu’il reste très peu de lettres aux archives de Józef Czapski i Maria Czapska au Musée National de Cracovie. Quelques lettres en provenance de Czapski et de sa soeur se trouvent dans les archives  du père Sadzik.

Il est bien connu que les invités de la maison de Kultura, dans laquelle habitait Czapski y pénétraient par une entrée latérale. Étaient aussi concernés par cette procédure les invités de Maria Czapska, qui occupait, sous le toit du 91 Avenu de Poissy, une chambre à côté de laquelle se trouvait une cuisine et un petit entrepôt pour les travaux du peintre.

Maria organisait (généralement le dimanche après le déjeuner ou le soir) chez elle les réunions. Les pièces dont elle disposait n’étaient pas très grandes, alors les visites avaient lieu dans des conditions peu confortables. Les éminents personnages de cette époque les honoraient. Elle invitait des amis français, des connaissances polonaises vivant en France, ou encore les personnes qui transitaient par Paris et dont le devoir était de leur rendre visite à Maisons-Laffitte. Elle annotait soigneusement l’arrivée des invités dans un journal prévu à cet effet. Souvent les hôtes eux-mêmes s’y inscrivaient. Grâce à cela nous pouvons y retrouver les dessins de Zbigniew Herbert.

Grâce à ses « réunions » est née l’idée que la jaquette et la page de titre de « l’Étoile de David et l’histoire d’une famille » (écrite par Maria) soient préparées par Roman Cieślewicz. Cette histoire a rejoint père Sadzik. Grâce à Krystyna et Czesław Bednarczyk (L’Officine de Poètes et de Peintres à Londres) en 1975 Maria Czapska a publié les mémoires de Bluma Szadur.

Maria Czapska a écrit au père Sadzik:
„Je ne trouve pas de mot de gratitude, pour le fait que le Père ait voulu s’occupait de la jaquette de l’Étoile de David et y ait convié aussi M. Cieślewicz, auquel je dois beaucoup. Cependant, je dois souligner que je suis une cliente solvable. Le prix Irzykowski me sert dans le fond à couvrir les frais liés à la publication de mon livre. ”
De la lettre de Czapski à Ludwik Hering nous apprenons à quoi ressemblait véritablement le projet de la couverture. Dans une lettre datant du 28 mars 1975, il écrivait: „Marynia – aujourd’hui, elle a reçu de Londres, le premier exemplaire de l’Étoile de David, que Marynia vous enverra dès qu’elle recevra d’autres exemplaires – une couverture excellemment composée allant du blanc à un bleu marine foncé que l’imprimeur a bousillé !»

Je mentionnerai ici quelques citations de lettres de Czapski au père Sadzik pour montrer comment évoluait leur amitié.

Le dimanche 19 mars 1972, Czapski écrivait au père Sadzik:
„Cher Père Józef,
Teresa [Dzieduszycka] m’a apporté ici, ce mot avec les meilleurs vœux pour Józef de Józef, auquel j’ai pensé, mais à qui je n’ai pas écrit. Ces quelques mots m’ont beaucoup touché, car j’ai pensé au père souvent dans le contexte et pas seulement d’Urs Balthasar et avant tout sur une autre visée. Urs  éveille en moi la joie, car il souligne avec force l’importance du martyre de la contemplation. Si ce qu’il fait, que je me sens catholique, c’est seulement le fait que je crois au sens absolu de la prière bien que toute réflexion sur le monde me mène à douter […] Je vis sur le compte d’autres personnes, qui sont proches de moi, qui ne parlent pas de la prière, mais qui en vivent. Mon Père vous éveillez en moi le sentiment d’une grande timidité, mais le sentiment d’amitié et de confiance envers vous est absolu.
Je me recommande à sa mémoire et je serre très chaleureusement mon Père et je le remercie et je lui souhaite beaucoup de force encore de force pour son travail.
Józef Czapski.
P.S. Aucun nouveau courant de l’église ne changera ma conviction, que le père, qui est oint, est un prêtre et quoi qu’il dise, il rappelle par sa présence les choses les plus importantes, auxquelles nous sommes déjà si mal et si peu fidèles, d’où la timidité.

Dans une autre lettre de 1975 il écrivait:
« Mon cher Józek,
Depuis le jour de ton arrivée de l’Afrique je voulais t’écrire, seulement pour te dire combien je suis contant que tu es revenu, et que nous sommes constamment inquiets pour toi. Je connaissais deux personnes, qui étaient mes amis, qui sont rentrés de tropiques avec des maladies et des virus bizarres. Ils ont guéri tous les deux, mais cela leur a pris du temps. Et je te vois déjà, tourner en rond, t’agiter et te tourmenter. Je t’en supplie ne te laisse pas entrainer par le « le torrent du travaille » et soigne-toi bien avant. Est-ce possible avec ton caractère, mais il ne s’agit pas de toit mais de ton travail – d’une certaine présence de toi, qui est nécessaire à nous tous, je t’embrasse, cordialement, ton Józef »
Revenons encore à la rue Surcouf pour voir à quelles réunions participait Józef Czapski. Jusqu’à l’année 1978, il était accompagné habituellement par sa sœur, Maria Czapska.
La première rencontre au Centre du Dialogue a eu lieu le 14 décembre 1973. Stefan Kisielewski a donné une conférence « La Pologne entre l’Est et l’Ouest».

Dans la chronique de la maison de l’Association de l’Apostolat Catholique au 25 rue Surcouf à Paris, on constate que le 15 février 1974, a eu lieu au Centre du Dialogue la deuxième conférence de Stefan Kisielewski intitulé „Est-ce qu’il existe une vie intellectuelle en Pologne?”. Plus de 100 personnes sont venues à la conférence, parmi elles se trouvaient Józef Czapski et Zygmunt Hertz.
En 1975, l’auteur de l’”Œil” («Oko») Józef Czapski a participé aussi à la lecture de son ami, le compositeur Zygmunt Mycielski, intitulé „À propos de ma musique sur le fond de la musique au pays” et la même année il a assisté à la lecture de Jacek Woźniakowski et à la soirée d’auteur de Czesław Miłosz. C’est de cet événement que provient la photographie si souvent reproduite et faite par le père Witold Urabanowicz.

En 1977 l’auteur « Terre inhumaine » a modéré une conférence d’Adam Michnik intitulée  « Les courants laïques et les chrétiens dans la Pologne actuelle ».
Le peintre a participé encore en 1977 à la conférence d’auteur de Ryszard Krynicki et Jerzy Krzysztoń.
Il est intéressant de noter que dans le livre des invités du Centre du Dialogue, on trouve l’inscription de Józef Czapski de 1979. Le dessin d’une petite chapelle est accompagné du texte suivant :
« […] À la mémoire de tant de rencontres et de moments
précieux, qui
à cette Demeure
de la fois vivante
et du cœur vivant
je dois
À la Demeure, qui à nous tous
est ouverte
je remets
en souvenir cette note
d’une chapelle abandonnée
de la banlieue parisienne,
laquelle j’ai contemplée cet été
presque chaque jour, en me rappelant
votre Demeure vivante
et Votre Chapelle vivante. »
Józef Czapski, 1979

En 1979 Czapski a participé à nouveau à la rencontre de Czesław Miłosz.
Quand, en 1980, père Sadzik décède en France, en Pologne, sur la Côte, les grèves et les discussions des représentants de Solidarność avec les dirigeants communistes sont en cours. La Pologne est aux gros titres de tous les journaux. Dans le journal de Czapski ces jours sont consacrés à l’écoute de nouvelles de la Pologne et à la méditation au défunt père Józef Sadzik, dont la mort subite a tant secoué le peintre:
«Depuis plusieurs années, nous nous tutoyons, maintenant je n’ose pas l’appeler Józek. […] Dans le testament il a marqué qu’il voulait être enterré, dans la ville, où il a été au séminaire avec le Pape. Je ne sais pas si je l’ai déjà écrit, que le jour de sa mort il a téléphoné à Miłosz, qu’il est rentré de vacances reposé, qu’il avait une multitude de projets, qu’il a été dans cette imprimerie des pallottins à Osny (?) , pour choisir la manière d’imprimer « Job » de Miłosz. Il avait une multitude de projets […] »

En ces jours difficiles de la mort de deux personnes : du neveu et du prêtre, Czapski a écrit des lettres à Miłosz, à Herbert et à sa femme Katarzyna, ainsi qu’à sa famille … Et il a noté: „Ces lettres me soulagent. Accepter la mort même de ses proches ? Vous ne pouvez que si vous acceptiez la vôtre, et il se peut que la mort ne soit pas la mort de Sadzik, c’est la mort d’un esprit et d’une force. […] La mort de Józek, la mort du père Sadzik et en moi subitement, que ma maison de blocs s’est effondrée”

Le mardi 2 septembre à 18 heures, conformément au souhait du prêtre défunt à l’église polonaise de l’Assomption de la Bienheureuse Vierge Marie à Paris, dans son intention, une messe de funérailles a été concélébrée, par trente ecclésiastiques, au cours de laquelle le père Zenon Modzelewski a prononcé  une homélie. Czapski s’est rendu à la messe avec Tuta Niemojowska. Comme il a noté dans le journal, il y avait beaucoup de personnes et il y avait rencontré ” une demi-église d’amis „. Le même jour, dans l’église de Saint Anne à Varsovie, a été célébrée une messe en mémoire de Józef Sadzik, à laquelle a participé un groupe nombreux d’amis, parmi d’autres Zbigniew Herbert et Jerzy Krzysztoń – comme l’a rapporté le père Marek Wittbrot dans le calendrier de la vie de Józef Sadzik.

L’amitié avec l’auteur de „L’esthétique de Martin Heidegger” devait être importante pour le peintre, car il a écrit dans le cahier suivant de son journal:
„Que ce cahier commence par Józek Sadzik, qu’il me conduise par le chemin qu’il a suivi lui-même, sans hystérie sans littérature égoïste. Mon … même et justement au sujet de mon travail, ce qui est momentané, les dételages je m’étonne moi-même. La vieillesse est une plaisanterie, c’est un détour, c’est un alibi » .

Et le 3 septembre 1980, il marque:
„Ce jour doit être sous le signe de Sadzik «Dieu le plus souvent te guide quand tu n’es pas là ». Je ne pense pas que l’on puisse l’apprendre, mais le vouloir, le désirér dans les moments difficiles. Y voir la seule issue, pour qu’il n’y ait plus de Toi, ayant seulement avec soi les cahiers des journaux, et dans ces journaux „moi”, moi  „Est-ce que tu peux seulement désirer, pour sentir en soi cet abri, cet ermitage lequel possédait en soi Sadzik et d’où venait à nous la lumière » .
Le 4 septembre 1980, après une messe dans l’église du Sacré-Cœur de Jésus à Sułkowice, concélébrée sous la direction du cardinal Franciszek Macharski, Józef Sadzik est entereé dans le cimetière local.
En ce jour, une messe sacrée est célébrée à Paris à l’attention de l’ecclésiastique défunt. Czapski marque dans le journal: „Avec Tuta à la Sainte Messe pour Sadzik. […] belle messe et sermons émouvants et Modzelewski trop longtemps. Une demi-église d’amis et un agréable dîner avec Tuta. ” […] Le père Sadzik Józek et sa paix et son travail et la mort en plein travail et ce travail était pour d’autres.»

La pensée de lui ne le quitte pas le 9 septembre, quand il note:
„Mardi avec Dieu. Excepter, excepter … au moins un quart d’heure le matin pour la prière, non pour écrire à propos de la prière, pas de citations, que j’ai recueillie toute ma vie et dont je ressentais la préciosité, qui me sauvaient, grâce à la conscience qu’il y a des gens qui croient vraiment. Ils prient vraiment. Je ne parle pas du catholicisme dans lequel j’ai vécu et je vis […] la prière qui doit être quotidienne et assidue (oui assidue) […] mais où est la mienne, ma propre prière […] Il me semblait que c’était bon comme cela, maintenant, il me semble, que cette […] prière j’ai perdu […]. Et seule la prière, ne pense pas à la prière, peut me donner la vie. Catholicisme? Oui, c’est la religion dans laquelle je suis née et depuis que je suis né, je trouvais en elle le sens de la vie et la lumière soudaine – que je n’ai jamais essayé de garder en moi. Cette église pour moi m’a été donnée par un monde entier des personnes, ancrées dans cette réalité, je l’ai toujours su, que sans cet ancrage, l’homme cesse de respirer ».

Le père Józef Sadzik n’est pas seulement un ami de Czapski, il est aussi une personne proche de la sœur du peintre, Maria, qui pendant les jours qui suivaient la mort de Sadzik était gravement malade atteinte d’un cancer, immobilisée elle perdait peu à peu la mémoire et la vue. Elle est morte en 1981.

Après la mort du père Sadzik c’est le Pallottin père Zenon Modzelwski, l’ami de défunt, qui prendra soin du Centre du Dialogue et de la maison d’édition. Il continue l’œuvre commencée en 1973 et il organisait toujours les rencontres.

Dans les journaux de Józef Czapski, on retrouve l’inscription qui note sa visite chez les Pallottins le 18 novembre 1982 lors de la lecture d’Andrzej Wajda.

Après la messe célébrée le 13 mai 1984 dans la salle du Centre du Dialogue, qui dans le besoin a été changé en chapelle, Czapski a été prié de prendre la parole à propos de combattants du Monte Cassino. La messe à l’occasion de l’anniversaire de la bataille de Monte Cassino a été célébrée par le père Zenon Modzelewski.

« Si j’ai l’honneur, non mérité d’ailleurs, de parler ici à l’autel, je le dois aux pères Pallottins, qui en ont exprimé le souhait. Pour moi leur souhait est un ordre, car ce qu’ont fait les Pères Pallottins pour toute notre émigration parisienne, depuis tant d’années, est inoubliable et de cela chaque Polonais se souvient. Je me le rappelle particulièrement ».

Le 18 mars 1985, à l’église St-Pierre du Gros Caillou à Paris, les pères Pallottins ont organisé une cérémonie en l’honneur de Józef Czapski, pour ses 90 ans. Gustaw Herling-Grudziński, Konstanty A. Jeleński et Wojciech Karpiński ont pris la parole lors de la cérémonie. La rencontre a été organisée par le père Zenon Modzelewski.

Le père Jerzy Zawierucha a évoqué lors d’un entretien avec moi:
« Je me souviens de la soirée de la célébration du 90e anniversaire de Czapski chez les pères Pallotins à Paris. Je ne me rappelle pas si Józef Czapski m’avait invité, mais j’étais au courant de cette cérémonie, car elle a été organisée par le père Zenon Modzelewski.
Quand je suis arrivé, j’ai d’abord rencontré Mme Janina Gąskiewicz, qui m’a annoncé que Józef demande si je devais venir. Il y avait beaucoup de monde, ne voulant pas déranger, j’ai demandé à Mme Janina, que le soir, quand ils seront rentrés à la maison, elle lui exprime mes meilleurs vœux.
Cependant, elle a insisté pour que je le fasse moi-même et m’a conduit à lui. Il avait une chaise vide à côté de lui et, après les salutations, il m’a demandé de m’asseoir près de lui.
J’étais témoin de sa perte de capacité de peindre. Habituellement quand je venais chez lui, je le trouvais souvent devant son chevalet. Cependant, lorsque jour après jour (ce processus a duré plusieurs années), il perdait la vue, il y avait les jours où je le trouvais couché au lit.
Je lui demandais: – pourquoi Józef ne peint-il pas? Il disait alors: – Ce n’est plus possible, je ne vois presque plus rien. Je l’exhortais: – S’il vous plaît, peignez un peu – et je lui donnais le pinceau et les peintures, mais il s’en défendait et il refusait de peindre, il ne pouvait pas le faire ainsi. Cependant, il ne s’en plaignait pas, il l’acceptait avec dignité, après tout, il lui a été donné de le faire pendant tant d’années.
Lorsqu’il était de moins en moins capable de sortir et il ne pouvait plus assister à la messe à la petite église paroissiale Saint-Vincent au Mesnil-le-Roi, il m’a demandé alors de célébrer la messe dans sa chambre.
Mme Janina Gąskiewicz préparait alors une petite table, Józef s’asseyait dans le fauteuil, Mme Janina s’asseyait sur le lit et nous prions ensemble, préalablement ils se confessaient. Un jour j’ai demandé à Mme Janina si nous pouvions inviter les résidents d’en bas – Mme Zofia Hertz et M. Jerzy Giedroyc – elle a souri, et elle a répendu: – Non, ils ne viendront pas, ce sont des hérétiques.
Avec ces  « hérétiques » d’en bas j’ai passé beaucoup de bons moments. J’étais aussi convié aux « Zofiowki », c’est-à-dire aux jours de fête de Mme Zofia. Il arrivait que je les emmène en voiture à Paris, ou bien je ramenais – lors de mes visites chez Mr Józef – les invités du Redakteur ».

Józef Czapski apparait sur la photographie du Centre du Dailogue datant de 10 février 1988, entre Adela Zelenska et le cardinal Jean-Marie Lustiger, et sur une autre image il se trouve à côté de Joanna Wierusz – Kowalska, qui à la fin de la vie de Czapski lui rendait les visites dans sa chambre du haut et lui aidait à « supporter la vieillesse » .

En 1988, Czapski a participé à la lecture de Leszek Kołakowski intitulée  « Le diable et la politique».  Après la rencontre, une photographie a été prise, sur laquelle à côté de l’orateur et de Czapski, nous voyons le prêtre Zenon Modzelewski.

À la fin, il convient de mentionner, qu’à l’initiative des Pallottins (du père Zenon Modzelewski, deux copies du journal de Czapski ont été réalisées pendant qu’il était encore en vie. Dans sa chambre il en possédait environ 278 pièces).

Le père Jerzy Zawierucha se souvient de ce temps ainsi :
« J’allais très souvent chez Mr Józef. C’est parce que le père Zenon Modzelewski m’a demandé que j’ai commence à photocopier les cahiers du journal de Mr Czapski.
J’ai demandé pourquoi moi? Il m’a seulement rependu que je connaissais déjà le peintre et que j’aurais l’occasion de le voir à nouveau. Et comme cela a commencé le processus de copie, page après page, de 270 cahiers. Les Pallottins ont acheté à cet effet une photocopieuse spéciale. Elle coutait à cette époque 35 000 francs. C’était le prix d’une très bonne voiture, c’était un appareil de grande qualité.
J’allais à Maisons-Laffitte, je prenais quelques cahiers et je photocopiais chaque page deux fois. Une copie était destinée à la Bibliothèque Polonaise de Paris, et la deuxième je crois qu’elle était destinée à l’Université Catholique de Lublin.
Et comme cela plus de 270 cahiers sont passés par mes mains et ainsi page après page, ils ont été photocopiés. Il est possible que ces copies contiennent des pages qui par exemple n’existent plus dans les originaux. Pourquoi? Quand j’arrivais pour rendre les exemplaires déjà copiés je demandais à Mr Józef, qu’est-il arrivé aux pages arrachées, et il me rependait d’une manière désinvolte : je l’ai arraché, certainement j’ai donné cette page à quelqu’un.
Mme Janina Gaskiewicz, qui s’occuper de Mr Czapski et de cuisine, m’a raconté que beaucoup de personnes lui rendaient visite, il était très sociable et souvent les invités contemplaieent les cahiers. Ceux qui ont vu les journaux savent qu’il y a maints dessins et croquis de tableaux. Il arrivait, très souvent, que quand un invité disait : « Mr Józef, qu’il est joli ce dessin » alors Mr Józef prenait les ciseaux découpait le dessin et donnait son œuvre à son hôte.
Il est possible, qu’après avoir photocopié les journaux une telle situation pouvait arriver de nouveau et ainsi les dessins peut-être ont été préservés dans les copies. Peut-être un jour les chercheurs compareront les originaux avec les copies qui se trouvent dans les archives de Józef Czapski et de Maria Czapska au Musée National à Cracovie ».

Józef Czapski est décédé le 12 janvier 1993. Le 15 janvier 1993 ont eu lieu les funérailles du peintre. La messe a été concélébrée par les pères pallottins: Zenon Modzelewski, Jerzy Zawierucha et Stanisław Płoński.

Le 2 février 1993, on a organisé au Centre du Dialogue une soirée consacrée à la mémoire de Józef Czapski. Le p. prof. Janusz Pasierb a discouru à propos du défunt auteur de « Terre inhumaine ». Sa lecture „Sur Józef Czapski – homme et créateur” étaient une synthèse de la vie et du travail de l’écrivain et peintre.
Aujourd’hui, il n’y a plus de tableaux de Czapski au 25 rue de Surcouf à Paris, encore en 1993, lors de la soirée consacrée au défunt Józef Czapski au Centre du dialogue, le père Janusz Pasierb a évoqué une nature morte aux fruits de  «  couleurs éclatantes », qui a été suspendue pendant cette soirée sur le mur près du vitrail de Lebenstien. Habituellement le tableau était suspendu dans la chambre où autrefois travaillait père Sadzik et ensuite père Zenon Modzelewski.

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