Albert Camus et Józef Czapski

Czapski fit la connaissance de l’auteur de La Peste grâce à André Malraux.

Dans une lettre du 17 décembre 1947, l’auteur des Antimémoires écrit à Camus:

„Mon cher Ami,

Le capitaine Czapski, qui a été, comme vous le savez sans doute, le dernier aide de camp du général Anders et, par aileurs, un des quelques rescapés de Katyń, s’occupe de la principale revue polonaise émigrée Kultura. Il souhaite  vivement que cette revue puisse publier  une chapitre de La Peste. Ils ont l’intention de payer, mais il sont extrémement pauvres et je crois que le bon sens serait de leur laisser les droits d’auteur pour le écrivains polonais émigrés. Je remets le tout à vos bon soins”.
[Albert Camus, André Malraux, Correspondance1941-1959, Gallimard 2016, p. 64].

Cette lettre est à l’origine de la parution d’un fragment de La Peste d’Albert Camus (le chapitre Le prêche et la mort du père Paneloux), traduit par Andrzej Bobkowski dans le 4e numéro de Kultura de 1948.

Dès 1947, Czapski avait écrit un essai critique sur La Peste, après sa parution chez Gallimard. Il y faisait mention de la lecture des Noces (Ed. Charlot, 1939) et des Lettres à un ami allemand (1945) de Camus, texte important pour l’auteur de L’œil – essais sur la peinture).

Voici ce qu’il écrit sur La Peste:

« La peste »,écrite dans un langage impassible, est un livre démuni de scènes sexuelles drastiques, de scènes que Sartre peint si souvent avec un grand talent – il n’y a même pas de trame érotique. C’est un livre discret: le mot amour y est remplacé par le mot sympathie, celui de sacrifice, par le mot aide: pourtant ce livre parle du début jusqu’à la fin d’amour et de sacrifice jusqu’à la mort acceptée librement, jusqu’à la rupture avec ce qui est « le plus cher» . 

« La peste », est un livre consacré à la défense de la liberté, de la liberté dans une ville où des milliers de personnes meurent de la peste. Car, en utilisant le style de Camus, seule la discipline librement acceptée est digne de sympathie.

En 1954, paraît en France le livre de Simone de Beauvoir Les Mandarins,qui est une attaque spécifique contre l’auteur de La Peste. «La vie politique et intime de Camus y a été transposée, brutalement ressemblante et brutalement faussée» – écrit Czapski .

Ayant rencontré Camus à cette époque, Czapski lui demande « s’il va réagir? Celui-ci fait une grimace et répond : «C’est trop bas».

En 1958, paraît dans la Bibliothèque de Kultura L’homme révolté, également grâce à l’engagement de Czapski. Ces essais – prise de parole courageuse en France à cette époque – sont une critique sévère du stalinisme et révèlent des faits concernant les crimes massifs commis par les communistes en URSS.

L’auteur de la traduction ne figure pas dans cette édition, et pour cause:il s’agissait de Joanna Guze, habitant alors à Varsovie; la rédaction prit cette décision pour ne pas lui nuire. Józef Czapski la connaissait. En 1943, elle rejoignit l’Armée de Berling pour rentrer en Pologne en 1944. Elle vécut d’abord à Lublin, puis, après sa démobilisation en décembre 1945, à Cracovie, où elle était responsable de la culture à la mairie. Elle déménage a ensuite à Łódź, où elle écrivait entre autres pour « Kuźnica », puis s’installa définitivement à Varsovie.

La Peste parut en Pologne dans sa traduction en 1957. En 1958, elle traduisit pour la Bibliothèque de Kultura »L’homme révolté. Elle fit personnellement la connaissance de Camus (grâce à Czapski ?). Joanna Guze a également traduit son livre inachevé Le Premier homme. Elle est aussi l’auteur d’un essai intitulé Albert Camus  «Los i lekcja » (Le destin et la leçon) (2004).

Nous pouvons trouver des informations intéressantes sur sa traduction de L’Homme révolté pour la Bibliothèque de Kultura dans le Journal de Jan Józef Szczepański. Au début de 1958, Czapski lui écrivit une lettre à Cannes, en lui proposant de corriger le style des traductions de Camus. Est-ce parce qu’il estimait que la traduction de Joanna Guze n’était pas bonne?

Joanna Guze était une personne pleine de passion et très exigeante. En 1947, lorsque nous avons toutes les deux obtenu une bourse d’études en France, elle connaissait encore mal le français, mais elle est devenue par la suite la plus grande traductrice dans cette langue – se souvient Julia Hartwig. Nous habitions le même hôtel près du boulevard Saint-Germain. La France était alors très pauvre, tout état rationné. Nous passions notre temps dans les musées et les salles de concert. Nous étions en état de choc, pour la première fois à l’étranger. Professionnellement, nous nous sommes rencontrées deux fois: je l’ai incité à traduire « Sylvie » et « Aurélie » de Gérard de Nerval lorsque j’écrivais la monographie de cet auteur, puis nous avons traduit ensemble le journal du peintre Eugène Delacroix.

Le 8 ou le 9 février 1958, Jan Józef Szczepański rend visite à Czapski à Maisons-Laffitte.

«Czapski m’a confié un boulot rémunéré: la correction d’une traduction de Camus. J’ai déjà commencé ».

Il le revoit le 17 février et le même jour, il se rend aux éditions Gallimard pour livrer à Camus la traduction corrigée, mais il ne rencontre que sa secrétaire.« (…) j’ai vu finalement la secrétaire, à laquelle j’ai donné la correction et qui m’a communiqué que le grand  écrivain ne peut malheureusement pas me recevoir » note Szczepański dans son journal.

Le 19 février, il écrit:

« Je suis allé de nouveau voir la secrétaire de Camus et à mon grand étonnement, j’ai reçu 25000 francs. Jusqu’à la fin de mon séjour, tous mes problèmes financiers sont ainsi résolus ».

Cela signifie-t-il que la correction de la traduction en polonais de L’homme révolté pour la Bibliothèque de Kultura aurait été financée personnellement par… Camus ?

Czapski à découvert Simone Weil grâce à ses écrits édités par Camus après la Seconde Guerre mondiale. Elle est devenue pour lui un guide spirituel. Et Czesław Miłosz, « infecté de la pensée de Simone Weil » par Czapski, a traduit en 1958 (avec l’accord de Gallimard) sonessai „Oppression et Liberté” faisant partie du Choix d’écrits de la Bibliothèque de Kultura.

La connaissance avec Camus, conseiller des éditions Gallimard, a permis d’y éditer en 1964 les écrits de Rozanov, dans un livre intitulé La Face Sombre du Christ, traduit par Natalia Reznikova. Avant la guerre, Czapski avait écrit un essai sur Rozanov. Après l’avoir lu, Dmitrij Władimirowicz Fiłosofow (en russe. Дми́трий Влади́мирович Филосо́фов)  offavait déconseillé à Czapski de le publier et celui-ci a suivi l’avis de son maître. Des années après, il a regretté sa décision, mais les fragments de ce texte, sauvés des ravages de la guerre et retrouvés dans une cave à Varsovie ont servi de base à l’avant-propos des écrits de Rozanov publiés par Gallimard.

Albert Camus réagissait aux évènements en Pologne: il a protesté lors des évènements de Poznań en 1956 et dans d’autres parties de l’Europe (réaction aux évènements de Budapest).

Czapski écrit:

« Camus a été le premier à réagir face aux évènements de Poznań, puis à ceux de Budapest. Il a démissionné de l’UNESCO, pour ne pas siéger à la même table que les franquistes, il n’a pas cédé aux pressions de Sartre et de ses amis et n’a pas gardé le silence sur les camps soviétiques, la terreur soviétique »

Lorsque Camus a reçu le prix Nobel, Czapski a confié à un ami de l’auteur de La peste qu’il regrettait qu’il l’ait accepté. L’ami s’est indigné. Après des années, dans un essai posthume consacré à Camus, il persiste dans son opinion, en estimant que le fait d’avoir reçu le prix Nobel  l’a jeté en pâture aux journalistes et (…) à tous ceux qui venaient à Paris, écrivaillons et littérateurs : pour eux, la littérature française, c’était Camus. Aujourd’hui je sais combien il en souffrait, à quel point cette façade de héros, de personnage cristallin et inflexible lui était douloureusement désagréable.

Czesław Miłosz a également adressé une lettre à Camus. Witold Gombrowicz lui avait demandé de soumettre ses œuvres à l’auteur de L’étranger.

«Aurais-je inventé ce Camus que je garde dans ma mémoire reconnaissante?» – écrivait Czapski. «Je n’ai pas connu le Camus gai et joyeux dont parlent ses amis. Pourtant je n’ai jamais rencontré un écrivain français plus prompt à aider, immédiatement, sans le moindre geste: on avait l’impression qu’il n’oubliait jamais que ce qu’il faisait pour les autres était insignifiant, que cela resterait toujours insuffisant, que la misère humaine, l’injustice humaine, les besoins humains ne lui permettaient pas de respirer. Et lui voulait respirer et être heureux».

En 1960, après avoir appris la mort de l’auteur de La Chute, Czapski écrit dans la revue Kultura :

«L’auteur du Mythe de Sisyphe a rencontré la mort sur une route plate, dans une voiture qu’il n’avait pas l’intention de prendre encore quelques heures auparavant, puisqu’il avait un billet de train dans sa poche. Il l’a rencontré à un moment où tout ce qu’il avait écrit semblait insignifiant par rapport à tout ce qu’il avait l’intention d’écrire».

Camus est mort dans un accident automobile. le 4 janvier 1960 près de Montereau, sur la route de Sens à Paris.

Auteur: Elżbieta Skoczek, directeur du Festival Józef Czapski, président de la Fondation SUSEIA, se consacre à l’œuvre de Józef Czapski en étudiant les archives et les mémoires, en recueillant les informations sur les œuvres du peintre (projet: Catalogue raisonné des œuvres de Józef Czapski), et en enregistrant les conversations avec ceux qui l’ont connu. Travaillant à la diffusion de la connaissance du peintre polonais, elle a créé en 2017 le Festival  Józef Czapski, qu’elle dirige depuis.

Traduit du polonais par: Krzysztof Błoński

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